
Le rap a été stigmatisé comme une musique du ghetto, fait par et pour le ghetto. C'est comme si le rap avait colporté avec lui tous les clichés, tous les stigmates que connaissent les quartiers dits "sensibles" de nos jours.
En France, le Rap était à l’origine très engagé politiquement, et les chansons faisaient souvent passés des messages quelques peu subversifs dont NTM le groupe phare natif de Seine Saint-Denis en est l’emblème.
SUPREME NTM, 1995, « Qu’est-ce qu’on attend ?» tiré de l’album « Paris sous les bombes » :
«Dorénavant la rue ne pardonne plus Nous n’avons rien à perdre, car nous n’avons jamais eu… A votre place je ne dormirais pas tranquille La bourgeoisie peut trembler, les cailleras sont dans la ville Pas pour faire la fête, qu’est-ce qu’on attend pour foutre le feu Allons à L’Elysée, brûler les vieux Et les vieilles, faut bien qu’un jour ils paient Le psychopathe qui sommeille en moi se réveille Où sont nos repères ? Qui sont nos modèles ? De toute une jeunesse, vous avez brisé les ailes Brisé les rêves, tari la sève de l’espérance ;Oh ! Quand j’y pense Il est temps qu’on y pense, il est temps que la France Daigne prendre conscience de toutes ces offenses Fasse de ses hontes des leçons à bon compte Mais quand bien même, la coupe est pleine L’histoire l’enseigne, nos chances sont vaines Alors arrêtons tout plutôt que cela traîne Ou ne draine, même, encore plus de haine
Unissons-nous pour incinérer ce système »
NTM (pour nique ta mère, car la controverse commence avec leur nom de scène) représente la tendance dure - dite hardcore - du rap, le groupe attaque brutalement les institutions. Le rap-titre s’en prend aux journalistes, incapables selon les rappeurs Joey Star et Kool Shen de comprendre le mouvement hip-hop.
« Ce deuxième couplet est adressé à tous les médias, enfin presque, en tout cas à ceux que l’infamie dérange / Ecrivant, expliquant ce qu’ils veulent, ce qui les arrange »
En effet, les médias français ont toujours privilégié l’angle sensationnel (bandes violence, banlieues) pour traiter du rap français hardcore, d’où les rapports souvent houleux entre rappeurs et journalistes.
A titre d’anectdote révélatrice, voici la chronique de « Paid in full » d’ Eric.B et Rakim parue dans le Top d’Or 89, recueil qui publiait chaque année le récapitulatif des tubes de l’ancien Top 50 :
« Pain in full » d’Eric B. & Akim : classé 49e.
« Ce hard rap new-yorkais n’est pas un style de musique particulièrement apprécié chez nous : l’oreille française, très attachée aux mélodies, est frustrée par ces artistes qui se contentent essentiellement de raconter à toute vitesse des tas de choses. Toujours est-il que si ces deux black de New York n’avaient pas laissé (à contrecœur) leur maison de disques anglaise diffuse cette version génialement mixée par Coldcut (avec la fameuse phrase d’Ofra Haza… « Im Nin’ Alu »), nous n’aurions même pas à en parler. »
Top d’or 89, Filipacchi
Le style hardcore est en France, largement représenté : aux côtés de NTM, citons Assassin, collectif dominée par la personnalité de Rockin’ Squat (le frère de Vincent Cassel), Ministère A.M.E.R, de Sarcelles (qui s’attira les foudres du ministère de l’Intérieur pour son rap « Sacrifice du Poulet »)..
En 1994-1995, les choses changent, des rappeurs aux textes plus récréatifs font leur apparition. Il entre dans une logique beaucoup plus festive et dépolitisée. Des années 80 au début des années 90, le rap français ne vendait que très très peu. En effet, cette musique était considérée comme underground, anti-conformiste, issue des banlieues en périphéries de grandes villes. Le rap ne réunissait pas les critères requis pour faire parti de la grande famille de l’industrie musicale. Les rappeurs essayant d’aborder des sujets un peu moins sociaux vont s’isoler des autres rappeurs.
Car pour vendre cette musique provenant du ghetto, il fallait viser hors du ghetto. MC SOLAAR, Alliance Ethnik ou encore Ménélik, sont invités sur les plateaux télévisés, puisque maintenant ce sont de vrais artistes qui savent se plier à la règle fondamentale de “l’art pour l’art“, condition sinequanon pour réaliser une promotion digne de ce nom. Les anciens leaders de la scène rap se retrouvent donc au second plan, et s’adaptent à ce changement. En laissant leur esprit contestataire de côté pour laisser place à une ambiance plus festive, et légère.
Stomy Bugsy, chanteur du groupe Ministère AMER, appelait dans son premier album au “sacrifice du poulet” alors qu’il se présente aujourd’hui comme un “gangster d’amour”. NTM, leader incontesté de la mouvance rap, est passé de « Qu’est-ce qu’on attend pour foutre le feu » à la chanson « Dans ma (Mercedes) Benz » :
Joey Starr:
Tu es ma mire, je suis la flèche que ton entrejambe attire
Amour de loufiat, on vivra en eaux troubles, toi et moi
Mais ce soir faut qu'ça brille, faut qu'on enquille,
J'veux du freestyle
Je veux que tu réveilles, tu stimules mon côté bestial
Pump'baby, monte sur mon Seine-St-Denis fonk
J'te la f'rai façon, j'te kiffe, y a que ça qui me rende jonke
A ton contact, je deviens liquide liquide
C'est comme un trou intemporel, bouge ton corps de femelle
Regarde le long de tes hanches, je coule
Ondule ton corps, baby, ouais, ok ça roule
Je deviens insaisissable à ton contact l'air est humide
C'est comme une étincelle dans ton regard avide
Le rap « commercial » fait désormais partie du paysage musical français. La consécration de ce type de rap, en France, n’aurait pas été possible sans l’aide d’un partenaire qui a pris en charge la diffusion et la promotion de cette nouvelle vague.
Ce partenaire, c’est la radio Skyrock. Créée en 1986, mais c’était spécialisée dans le rap dans les années 90. Skyrock est considérée comme la radio-jeune par excellence, elle touche un public jeune 15-25 ans. Skyrock constitue l’un des facteurs déterminants de la commercialisation du rap. En effet, c’est elle qui a permis de mettre le rap en haut de l’affiche, qui lui a permis d’avoir accès aux maisons de disques, d’être diffusé, d’être entendu par un large public et donc d’être vendu. Les groupes, dont la démarche ne correspondait pas à la logique underground, ont vu en Skyrock l'opportunité d'inverser la tendance et d'imposer une nouvelle norme. Skyrock, quant à elle, avait tout intérêt à soutenir les groupes qui ne parlaient pas de politique. En effet, pour des raisons commerciales et il est préférable pour un média de soutenir un mouvement qui ne remet pas en cause le système sur lequel repose sa raison d'être et sa prospérité. Mais Skyrock, n’est pas le seul média à s’être lancé dans l’aventure Rap/Hip-Hop, les radios libres qui s’ouvrent en 1981 sont de médias d’excellence pour la diffusion du rap américain. Sur radio 7, Sidney (qui présentera HIP-HOP en 1984, sur TF1) rappe en anglais. Radio Nova, dès sa création, dans l’euphorie de la libération des ondes dans les années 80, a su prendre en compte le rap dans ses programmes. Le show hebdomadaire du dimanche de Dee Nasty, DJ virtuose devenu producteur et artiste, reste dans les mémoires de tous les rappeurs d’Ile de France.
En 1984, surprise : la création de HIP-HOP sur TF1 amène l’univers du rap dans tous les foyers français, à l’heure de la messe. L’émission s’attarde plus sur la danse avec des concours de Break-dance. La disparition rapide de ce programme confortera longtemps ceux qui ne voulaient voir dans le rap qu’une mode passagère.
Aux Etats-Unis, la création de la chaîne musicale MTV a largement contribué à la démocratisation du rap. Créée en 1981 MTV est à l’’orgine même de l’industrie du vidéo-clip et du concept de chaîne musicale. Entre 1988 et 1995, une émission de musique rap de deux heures nommée Yo !MTV Raps fut le premier show Hip-Hop sur le réseau. Elle était présentée par Fab 5 Freddy, Doctor Dre & Ed lover. Le groupe Run-DMC présenta l'émission pilote. Furent également présent lors du pilote, DJ Jazzy Jeff & the Fresh Prince. Le clip de Eric B. Rakim, Follow the Leader, fut le premier clip diffusé dans Yo! MTV Raps. Le pilote fit la meilleur audience jamais établie sur MTV à cette époque. Yo !MTV Raps a largement contribué à l’essor du mouvement rap, et à faire connaître ce mouvement au grand public.
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